AILL

Vision: pourquoi s'investir dans le logiciel libre?



1. Parce que les valeurs du libre et des entreprises d'économie sociale sont convergentes.

Cette indépendance est aujourd'hui possible. En effet, depuis une vingtaine d'années des communautés d'informaticiens, puis des entreprises informatiques, ont développé ce qu'on appelle des « logiciels libres ».
Les logiciels libres s'opposent aux logiciels propriétaires dans la mesure où leur code est « ouvert » (on parle d' « open source ») alors que celui des logiciels propriétaire est « fermé ». Autrement dit, un logiciel libre est un logiciel dont le code source peut-être utilisé librement parce qu'on a le droit de le lire, de le modifier et de le diffuser. Cette liberté d'usage du code est assurée par des licences particulières, qu'on appelle « licences libres ». Aussi la définition du logiciel libre est-elle indifférente à la question de sa gratuité ou de son mode de diffusion. On peut tout à fait vendre un logiciel libre, mais à la stricte condition que son acquéreur puisse avoir accès au code du logiciel, qu'il puisse le modifier et le diffuser comme bon lui semble.
La liberté d'utilisation du code est assurée par 4 libertés fondamentales, définies comme suit par la Free Software Fundation:
- liberté d'exécuter le programme, pour tous les usages
- liberté d'étudier le fonctionnement du programme et de l'adapter à vos besoins
- liberté de redistribuer des copies, donc d'aider votre voisin
- liberté d'améliorer le programme et de publier vos améliorations pour en faire profiter toute la communauté

L'indépendance des EESS vis-à-vis des logiciels propriétaires est donc possible aujourd'hui. Elle est nécessaire pour éviter les dangers sus-cités. Mais ce n'est pas tout: elle est souhaitable dans la mesure où il y a d'importantes synergies entre les principes du logiciel libre et les principes de l'économie sociale et solidaire.
- la liberté d'entrée et de sortie: un homme entre librement dans une association, et en sort tout aussi librement. Cette liberté est très présente dans la philosophie et la pratique des logiciels libres: tout utilisateur qui le souhaite peut entrer dans le code, l'utiliser, et en sortir librement. De plus, la pratique des communautés du libre montre que tout utilisateur qui souhaite intégrer la communauté pour améliorer, d'une façon ou d'une autre, le logiciel est le bienvenu.
- le principe démocratique: un homme = une voix. Cette liberté fondamentale du fonctionnement des associations est à l'œuvre dans le logiciel libre: tout utilisateur du code peut prendre part à la création ou à la modification du code. Nous sommes ici à l'opposé des modes de production des logiciels propriétaires, dans lesquels quelques informaticiens décident pour tous du fonctionnement du logiciel.
- l'impartageabilité des réserves. Lorsqu'un ensemble de femmes et d'hommes créent une richesse logicielle, lorsqu'ils écrivent ensembles le code informatique puis décident de le protéger par une licence libre, ils s'assurent que la richesse produite ne pourra être privatisée: le code restera ouvert à tous. Personne ne pourra s'en approprier une partie. La richesse immatérielle placée sous licence libre ne peut que rester commune.

Il faut d'autre part relever une convergence dans le rapport à l'accumulation du capital entre les EESS et les logiciels libres. Un logiciel, parce qu'il est l'accumulation du travail des femmes et des hommes qui l'ont modelé, est un capital – un capital immatériel. Les licences propriétaires organisent la rémunération de ce capital immatériel: chaque fois qu'il est dupliqué et vendu, il génère un gain sans qu'un travail supplémentaire n'ait été fourni. Dans le cas des logiciels libres, point de rémunération du capital: seul le travail paie. Voilà probablement un trait qui place les logiciels libres tout proche des luttes historiques de l'économie sociale.

Enfin, une prise de position forte en faveur des licences libres marque également un engagement dans un débat politique beaucoup plus large. Dans nos modes de productions de plus en plus tournés vers les biens immatériels, les enjeux liés à la propriété intellectuelle deviennent cruciaux et ne s'arrêtent pas aux seuls logiciels. Le brevetage des génomes des plantes et des animaux, des molécules actives des médicaments ou l'augmentation de la durée du droit d'auteur applicable aux œuvres d'art sont des exemples de la violence des mécanismes actuels de privatisation de l'immatériel. La propriété intellectuelle est ainsi au cœur des luttes présentes et futures dans des champs aussi variés que l'agriculture, la santé ou l'art. En prenant une position claire en faveur des logiciels libres, des licences libres et des modes de production et de diffusion des produits de l'esprit qu'elles organisent, les EESS investies dans l'AILL s'engagent dans un combat plus vaste que le seul domaine informatique. Ce combat est crucial pour nos sociétés.

2. Pour s'émanciper du code informatique propriétaire.

L'intensification de l'usage, depuis les années 1980, de la micro-informatique – traitements de textes, tableurs, agenda, ERP, CRM – et, depuis le milieu des années 1990, des réseaux informatiques – courriels, sites internets, intranets, prestation de services et paiements en ligne – ont conduit les Entreprises d'Economie Sociale et Solidaire (EESS) à dépendre de plus en plus fortement des logiciels informatiques.
Jusqu'à aujourd'hui, ces logiciels étaient majoritairement produits par des entreprises capitalistes (du type de Microsoft). Ces entreprises organisent la rémunération de leurs investissements dans des solutions logicielles en « fermant » le code des logiciels, de manière à ce que (1) ceux qui veulent s'en servir soient obligés de les acheter, et (2) ceux qui veulent lire les fichiers créés par ces logiciels soient obligés d'acquérir les logiciels. On dit que le code des logiciels est « fermé » parce qu'on ne peut pas le lire sans enfreindre les droits de la propriété intellectuelle (PI), et qu'on ne peut donc rien savoir de son fonctionnement. Les logiciels dont le code est « fermé » et protégé par la PI – et c'est la grande majorité des logiciels produits – sont appelés « logiciels propriétaires ». Dans ce modèle économique, le logiciel est un capital immatériel et la rémunération du capital est assurée par une fermeture artificielle (on sait que le droit de la propriété intellectuelle est une construction historique récente et qui ne va pas de soi) du code des logiciels et des formats des fichiers produits.
Or la dépendance des EESS à l'égard de logiciels informatiques propriétaires est dangereuse, notamment parce qu'elle menace la pérennité des archives informatiques des EESS. En effet, tout fichier, qu'il s'agisse d'un texte, d'un tableau, d'une image etc., est toujours enregistré sous un certain format. Ainsi, les fichiers textes sont aujourd'hui généralement enregistrés sous le format « .doc ». On a vu que les éditeurs capitalistes des logiciels informatiques utilisent généralement des formats « fermés », c'est-à-dire des formats dont on ne peut pas connaître le fonctionnement. On est dès lors dépendant du logiciel de l'éditeur pour lire ces documents. Autrement dit, toutes les archives des EESS (agendas, comptes, notes...) accumulées sur les supports informatiques dépendent des éditeurs pour leur lecture future. Cette dépendance est particulièrement critique: l'éditeur peut par exemple renoncer à développer les logiciels s'il estime qu'ils ne sont pas assez rentables: le logiciel n'est donc plus actualisé et peut devenir incompatible avec les systèmes d'exploitation les plus récents; l'éditeur peut également décider d'arrêter de prendre en compte certains formats anciens: il est alors impossible de lire les documents pour ceux qui n'ont pas la version ancienne du logiciel; l'éditeur peut également disparaître suite à une faillite. Dans tous ces cas, la lecture des fichiers accumulés – donc de la mémoire de l'EESS – devient hautement problématique.
Cette dépendance des EESS vis-à-vis des logiciels propriétaires nous semble constituer un élément de fragilité. Nous souhaitons contribuer, à travers la création de l'AILL, à l'indépendance informatique des EESS.